Il y a la douleur égoïste du manque, ravivée par les
souvenirs.
Il y a l’incompréhension évidente, la surprise qui ne fait
pas rire, la colère nourrie par l’injustice, les pourquoi, les poings serrés de
rage de n’avoir pas pu dire au revoir, l’abandon qui se fait une place,
l’impuissance des minutes manquées, le ravage de la tristesse, une
réponse : le cycle de la vie.
C’était l’ordre des choses.
Il y a quelques semaines déjà, je me revoyais, petite nymphe
en pyjama dans le couloir, derrière la porte entrebâillée, à regarder de loin
une tristesse que je n’éprouvais pas mais qui faisait d’autant plus mal. Le
sentiment de malaise qui entoure la mort, personne n’y échappe. Voir son père
pleurer, accoudé contre le plan de travail, dans le soir qui se mettait en
place, c’est sans doute ce qui m’a fait prendre conscience qu’il suffit d’une
chiquenaude pour faire s’écrouler les plus beaux châteaux. J’avais douze ans.
Je ne savais pas quoi faire, comment réconforter, où me placer par rapport à
cette douleur qui ne se partage pas vraiment, que dire pour montrer qu’on
comprend, qu’on est là, que ça n’indiffère pas. J’avais douze ans et j’ai
compris à ce moment-là que les gens s’en allaient pour toujours. Cette porte
entrouverte de laquelle j’observais mon père, c’était celle qui se fermait sur
mes illusions d’enfance.
Je n’ai rien su dire, j’étais tétanisée.
Aujourd’hui j’en ai vingt-deux, rien ne change, la mort
rôde. Les années vous prennent ce qu’elles vous ont donné. C'est tellement soudain que ça assomme. Ca plonge dans un flou énorme, on se laisse téléguider pour monter les escaliers, sonner, embrasser la famille, essayer d'être forte pour tout le monde, garder les sanglots qui secouent les côtes pour plus tard, être égoïste de sa peine, être égoïste d'une haine qui n'a pas lieu d'être mais qui essaie de se faire une place tout de même, elle pousse des coudes, elle crie mais pourquoi pourquoi tu m'as laissé, déjà, comme ça, si tôt, toujours trop tôt.
Je vais devoir apprendre à être fière de moi à ta place, toi qui a toujours été là pour m'élever quand mes jambes ne me portaient plus. C'est un pilier qui s'effondre, c'est Mami qui s'affaisse un peu, c'est le voile de la tristesse qu'on jette sur les yeux enfumés. Le plus difficile c'est de poser les bons mots: Il est mort. Chaque lettre est une empreinte au fer rouge sur les peaux tirées. Chaque lettre essaye de nous ancrer un peu plus dans cette réalité qu'on refoule, qu'on refuse, parce qu'elle est laide et qu'elle ne pouvait pas avoir lieu. Elle ne pouvait pas. Mais la vie s'en fout elle a toujours fait tout ce qu'elle veut. Elle décide, elle mélange, elle abandonne, elle prend sans demander la permission.
Je vais devoir apprendre à être fière de moi à ta place, toi qui a toujours été là pour m'élever quand mes jambes ne me portaient plus. C'est un pilier qui s'effondre, c'est Mami qui s'affaisse un peu, c'est le voile de la tristesse qu'on jette sur les yeux enfumés. Le plus difficile c'est de poser les bons mots: Il est mort. Chaque lettre est une empreinte au fer rouge sur les peaux tirées. Chaque lettre essaye de nous ancrer un peu plus dans cette réalité qu'on refoule, qu'on refuse, parce qu'elle est laide et qu'elle ne pouvait pas avoir lieu. Elle ne pouvait pas. Mais la vie s'en fout elle a toujours fait tout ce qu'elle veut. Elle décide, elle mélange, elle abandonne, elle prend sans demander la permission.
Les paupières sont lourdes d’avoir trop pleuré mais le cœur
est encore à tordre.
On ne dit jamais aux gens qu’on aime qu’on les aime, c’est
mochement vrai, et la vie s’arrête d’un coup tout près de la mer, en un
claquement de doigt une personnalité s’éteint pour toujours.
Il faut s’accoutumer au manque, contourner le trou qui s'est creusé, lever la tête et pousser les pensées vers là-haut, ne pas ressentir ça
comme un abandon ni comme un vol, éteindre les cris du cœur, tout accepter et
avancer en ne gardant de tout ça que les instants d'or, jeter tes dernières minutes de solitude et de détresse dans l'oubli. Ne rien ternir. C’est ce que tu voudrais.
Rien ne s'oppose à la nuit.
Et si l'espoir de sortir de ce mauvais rêve, si l'attente d'un réveil où tout retrouverait sa place s'avèrent mort-nés, il ne reste plus qu'à se dire que certains jours se lèvent juste ailleurs.
Rien ne s'oppose à la nuit.
Et si l'espoir de sortir de ce mauvais rêve, si l'attente d'un réveil où tout retrouverait sa place s'avèrent mort-nés, il ne reste plus qu'à se dire que certains jours se lèvent juste ailleurs.

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