Je m’assieds sur le bord de l’autoroute et personne ne vient me chercher.
La vitesse des phares m’effraie, mais au moins ça me force à voir plus clair. C’est étrange ce qu’il se passe, ce qu’il ne se passe pas, ce qui ne se passera plus. Mes actes manqués, mes mots arrachés, mes yeux qui ne cachent que du vide, les nerfs sous mes cernes qui sautent tout seuls, pendant des heures. J’ai eu peur d’écrire, peur de me relire et d’y voir toujours les mêmes éléments déclencheurs, les mêmes dénouements, ceux qui me nouent de l’intérieur et laissent des marques sur mon visage. Mais c’est pas grave, il faut prendre le taureau par les cornes parfois, même si on s’empale, ça coupe juste la respiration pendant quelques heures, puis on accepte. On accepte de ranger son orgueil, ses travers et ses costumes ; on fait le chemin inverse, jusqu’à la source, celle qui rejaillit sur tout ce qu’on a pu faire depuis, cette putain de source intarissable qui continue à m’hydrater quand je meurs de soif mais qui ne peut pas s’empêcher de me noyer dès que j’ai le dos tourné.
Je savais très bien que si je m’arrêtais un instant de courir de long en large, je rencontrerais un miroir, je ne serais pas contente de m’y voir, ce manque d’ambition et de direction dans le regard, les mains qui chassent les mouches, l’allure floue. Alors j’ai continué, j’ai manqué de souffle mais j’ai continué. Je suis passée à côté de certaines choses, j’en ai découvert d’autres, étonnamment j’ai l’impression que mon cœur a rétréci, comme si il avait été grillé. Bzoub. Insensible, un peu. L’ennui sans doute c’est que je cours sur une piste déjà tracée, une boucle qui rend fou, un cycle d’inadaptée chronique, de nostalgique insatisfaite, je rencontre les mêmes visages, dans les mêmes contextes, à deux trois conjugaisons près, on ressent ce que l’autre ne veut pas dire, on fait semblant de ne pas ressentir, de ne pas pressentir ce qui pourrait se passer et ça marche bien, jusqu’à maintenant. Ca marche bien mais je n’avance pas.
Je vois les fêtes de famille défiler, les mêmes questions auxquelles je donne toujours les mêmes réponses, avec la gêne autour du cou et le regard plongé dans mon assiette. J'ai envie de leur crier que certaines de mes nuits sont plus belles que leurs jours, mais il y a toujours ces moments de l’après-midi, ces moments de sobriété ou de retour chez soi, ces moment où les hologrammes des heures passées redeviennent des images plates, sans fondement, une carte à ranger dans une boîte, une carte qu’on n’envoie à personne, une carte à jouer en cas d'absence de roi.
Je vis entre des murs, je pose les briques, les unes après les autres. Consciencieusement, je m’enterre. Je m’enterre dans une réputation de fille facile et personne n’y voit la fille compliquée en constante recherche d’un truc fou. Je me souviens cet été on m’a dit que c’était chouette avec moi on se prenait pas la tête. C'était la première fois que j’entendais ça, que je renvoyais ça. Maintenant c’est une habitude, je me refuse même à compliquer certaines choses, de peur d’avoir à y rester coincée alors que j’aspire toujours à autre chose de mieux, ailleurs. J'ai été fière, au début. Ne pas accorder d'importance aux choses et aux événements, aux sentiments et aux regards mêmes, laisser venir, j'ai cru que c'était ça le secret. Mais c'est un jeu dangereux dont je ne connaissais pas bien les règles, quelques semaines en plus et j'aurais été complètement foutue en l’air. Après coup tout s’en va toujours, en l’air, nous, puis l’histoire entière.
Quelque chose d'un peu monstrueux a avalé la fille sensible que je suis, d'un côté c'est bien, les lamentations se font plus rares, mais le reste est comme givré, pauvre muscle que je fais taire d'un claquement de langue, non je ne flancherai pas, j'ai appris à envisager le pire, à ne plus placer mes espoirs dans des scénarios rocambolesques, à me forcer à ne plus croire ce qu'on peut me dire. En conséquence je me raccroche à ce que je sais, et je sais que les personnes changent, que la confiance ne peut perdurer qu'avec l'aveuglement et que les enfants grandissent, tandis que la petite fille se débat et tape des pieds dans mon ventre.
Moi ce que je voudrais vraiment, derrière tout ça, ce que je voudrais vraiment c’est que les frissons reviennent, pour quelqu'un qui les mérite. Qu’ils reviennent faire jaillir les larmes dans le seul but d’être consolée, qu’ils reviennent quand je sonne à une porte, qu’ils reviennent et me fassent sourire pour rien quand un visage apparaît au coin d’une rue, qu’ils reviennent pour le plaisir des premières fois et de la découverte. Qu’ils reviennent pour que j’aie un endroit rien qu’à moi, des attentions particulières, un album photo à remplir, des réveils tout doux et des stupidités légères mais impliquantes. Pour changer.
Je ne veux plus être déçue sur de bêtes choses, je voudrais bien que les gens sachent qu'un charme est aussi un arbre et que le tilleul a des feuilles en forme de coeur. Ceux qui ne savent reconnaître ni les oiseaux ni les arbres, je trouve ça triste.
Education minimum.
Je ne veux plus être déçue sur de bêtes choses, je voudrais bien que les gens sachent qu'un charme est aussi un arbre et que le tilleul a des feuilles en forme de coeur. Ceux qui ne savent reconnaître ni les oiseaux ni les arbres, je trouve ça triste.
Education minimum.
Je peux sembler pressée, peut-être, mais j'ai toujours la gorge qui se serre quand je passe le soir toute seule et très vite par le marché de Noël. J'aimerais bien qu'on glisse ses doigts tout glacés dans mon cou à moi aussi pour me faire crier, puis que je fasse semblant de râler, des choses comme ça, un peu.

5 commentaires:
Sublime encore. Tu devrais écrire plus souvent, vraiment.
" J'ai envie de leur crier que certaines de mes nuits sont plus belles que leurs jours, mais il y a toujours ces moments de l’après-midi, ces moments de sobriété ou de retour chez soi, ces moment où les hologrammes des heures passées redeviennent des images plates, sans fondement, une carte à ranger dans une boîte, une carte qu’on n’envoie à personne, une carte à jouer en cas d'absence de roi."
Le texte entier est sublime et respire le vrai mais j'ai trouvé ce passage vraiment magnifique. C'est les mots justes, ceux qui correspondent parfaitement à la description. C'est rare
ça fait plaisir de te lire à nouveau.
Marie
merci, beaucoup
J'approuve. C'est tellement bien écrit. Toujours les mots justes, la bonne formulation.
J'ai hâte de te lire le jour ou tu auras trouvé ce mec qui te mettra ses mains glacées dans ton cou, celui qui remplira tes albums photos et te fera connaitre des matins tout doux. Celui qui te fera écrire des articles ou tu nous parle de ton sourire, ton bonheur, ton coeur léger, heureux et et non plus grillé.
Et puis.. sans vouloir jouée la rabat joie: je te souhaite bon courage pour la bloque!
Biz
Stst
merci dis, courage à toi aussi:)
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