Qui n’a jamais rêvé de jeter trois fringues dans un sac en toile
épaisse, et de foutre le camp. Décamper, changer de côté, retourner sa veste,
la jeter aux lions, quitter les vieilles batailles, déserter.
Sans un mot, peut-être. Avec fracas, sans doute.
C’est que tout fait peur, à force.
Les grands bruits de la ville, la colonne de fumée épaisse comme
du goudron que recrache le train qui vole au-dessus du boulevard, Gare du midi,
plein Sud, et qui barre le ciel mais n’empêche pas la pluie.
Et les regards de côté. Ceux qui fauchent les jambes quand tu
doubles sur la gauche, puisque tout le monde veut rester en première ligne.
Moi j’ai décidé que je ne mourrai pas au front, l’arrière-pays
est plus joli.
Avoir envie de se casser sans fêlure pour savoir où est ce que
l’on manque le plus, si on manque.
Se casser par politesse parce qu’on n’a pas envie de gêner, de traîner
dans les jambes des gens qui avancent. On n'a pas envie de devoir se battre pour montrer ce que l'on vaut. Moi je veux que les évidences douces prennent le pas sur la rage de vaincre, que les relations primordiales s'épanouissent autour de moi, que les choses exquises débordent et emportent les échecs.
Ces soirées où l’angoisse s’invite par la petite porte, où le
vin peut à peine délier les langues parce que la balle plombe l’aile ;
elle n’est plus dans notre camp depuis longtemps. On finit toujours sur les
mêmes questions, mais est-ce qu’avoir 22 ans ça se résume vraiment à ça ?
Qu’est ce qu’on va faire ? Où on va habiter ? est-ce que mon CV est
bien ? Est-ce que je suis capable? Est-ce que j’arriverai à m’intégrer là où les gens semblent tellement imbus d’eux-mêmes et fiers de
leurs petits mondes où les façades sont importantes car l’image
prime ? Le nombre de perdus
rassure, mais une fois les liens dissous il faudra bien se lancer. Agir en pensant aux conséquences. Ne
plus écrire ce genre de chose parce que mon futur employeur pourrait venir y
jeter un œil et me rayer d’un rapide coup de stylo à bille. Manque de motivation
flagrant. Par exemple.
Mais non monsieur, c’est juste cette sensation
d’inaccomplissement, il me reste tellement de choses à dire à voir à vivre que
je ne veux pas déjà m’enfermer comme ça, sans explication. Ce n'est même plus de la peur (je l'ai laissée au bord de la route), c'est de l'envie d'autre chose.
Moi et la vie professionnelle, ça va ensemble comme la grâce et le mascara bleu canard.
Je n’ai pas envie de devoir penser à ça. J’ai 22 ans, je prends le
temps.
Et puis au milieu de tout ça, un matin qui se lève très
tard, le réconfort d’une
silhouette de dos qui te parle, les crêpes qui tournent sans s’écraser, les petits dorures brunes,
imitation presque parfaite d’une peau que je connais pas cœur. Avec le début de nuit, sans bruit, des mots qui rassurent et
supportent l’usure, suivre le même schéma, attendre, écouter une respiration
devenir régulière, essayer de poser mon souffle en accord, tomber endormie sans
me faire mal, sans penser à demain, à hier, seulement à la chaleur qui
s’évapore d’un corps et que je récolte, pour les soirs où il fait froid.
Bien sûr ça reste des envies adolescentes sur fond de fuite de début de vie.
C'est bien les idéaux de la jeunesse ça..!
Peut-être, oui. Mais je suis encore contente d'en avoir, ça permet de me mettre du coton dans les oreilles quand tout autour les discussions deviennent chiantes, plates et tellement...factuelles. Parce que oui les pressions sont tellement imposantes que mes
cuisses se couvrent de bleus, sans raison, en prévention. Je devrais être en
état d’alerte, les yeux fixés sur les menaces imminentes. Cependant les seules
visibles n’émanent que de moi. Je ne vais pas me dénoncer, il reste du temps à
trouver puis à remplir, j’endors la sentinelle en lui demandant du feu, et je
passe mon chemin. Vers la douceur.
Je plonge les mains jointes dedans, sans aucune retenue parce l'élan vient du coeur, là même où c'était froissé, et même si je sais que tout peut s'effondrer à nouveau, pour l'instant je n'ai que ça comme ligne directrice, ce fil fragile comme un cheveu perdu sur l'oreiller, ce cheveu qui prend feu et c'est tout mon être qui s'emballe. Ca fait du bien de revenir à la maison.
Ensuite je serre ta main, vers la douceur.

1 commentaire:
On nous parle de l'adolescence et de ses problèmes, de ses angoisses. On nous parle de la vie d'adulte et de ses contraintes, de la crise de la quarantaine et de ce genre de conneries... Mais tout le monde semble avoir oublié cet âge où on n'est ni ado ni adulte, cette étroite transition entre le gamin et le vieillard. Cet âge où il faut trouver sa place dans le monde et dans sa tête. 22 ans.
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