mercredi, avril 18

Rosa Candida



Qui n’a jamais rêvé de jeter trois fringues dans un sac en toile épaisse, et de foutre le camp. Décamper, changer de côté, retourner sa veste, la jeter aux lions, quitter les vieilles batailles, déserter.
Sans un mot, peut-être. Avec fracas, sans doute.
C’est que tout fait peur, à force.
Les grands bruits de la ville, la colonne de fumée épaisse comme du goudron que recrache le train qui vole au-dessus du boulevard, Gare du midi, plein Sud, et qui barre le ciel mais n’empêche pas la pluie.
Et les regards de côté. Ceux qui fauchent les jambes quand tu doubles sur la gauche, puisque tout le monde veut rester en première ligne.
Moi j’ai décidé que je ne mourrai pas au front, l’arrière-pays est plus joli.

Avoir envie de se casser sans fêlure pour savoir où est ce que l’on manque le plus, si on manque.  Se casser par politesse parce qu’on n’a pas envie de gêner, de traîner dans les jambes des gens qui avancent. On n'a pas envie de devoir se battre pour montrer ce que l'on vaut. Moi je veux que les évidences douces prennent le pas sur la rage de vaincre, que les relations primordiales s'épanouissent autour de moi, que les choses exquises débordent et emportent les échecs.



Qui n’a jamais rêvé de quitter ces visages carrés des matins avortés, ces empressements ces bousculades, les courants d’air entre deux portes automatiques, ces irritations de tous les jours qui assèchent la peau et rendent l’œil perçant.
Ces soirées où l’angoisse s’invite par la petite porte, où le vin peut à peine délier les langues parce que la balle plombe l’aile ; elle n’est plus dans notre camp depuis longtemps. On finit toujours sur les mêmes questions, mais est-ce qu’avoir 22 ans ça se résume vraiment à ça ? Qu’est ce qu’on va faire ? Où on va habiter ? est-ce que mon CV est bien ? Est-ce que je suis capable? Est-ce que j’arriverai à m’intégrer là où les gens semblent tellement imbus d’eux-mêmes et fiers de leurs petits mondes où les façades sont importantes car l’image prime ?  Le nombre de perdus rassure, mais une fois les liens dissous il faudra bien se lancer.  Agir en pensant aux conséquences. Ne plus écrire ce genre de chose parce que mon futur employeur pourrait venir y jeter un œil et me rayer d’un rapide coup de stylo à bille. Manque de motivation flagrant. Par exemple. 
Mais non monsieur, c’est juste cette sensation d’inaccomplissement, il me reste tellement de choses à dire à voir à vivre que je ne veux pas déjà m’enfermer comme ça, sans explication. Ce n'est même plus de la peur (je l'ai laissée au bord de la route), c'est de l'envie d'autre chose.
Moi et la vie professionnelle, ça va ensemble comme la grâce et le mascara bleu canard.
Je n’ai pas envie de devoir penser à ça. J’ai 22 ans, je prends le temps.

Et puis au milieu de tout ça, un matin qui se lève très tard,  le réconfort d’une silhouette de dos qui te parle, les crêpes qui tournent sans s’écraser, les petits dorures brunes, imitation presque parfaite d’une peau que je connais pas cœur. Avec le début de nuit, sans bruit, des mots qui rassurent et supportent l’usure, suivre le même schéma, attendre, écouter une respiration devenir régulière, essayer de poser mon souffle en accord, tomber endormie sans me faire mal, sans penser à demain, à hier, seulement à la chaleur qui s’évapore d’un corps et que je récolte, pour les soirs où il fait froid.

Bien sûr ça reste des envies adolescentes sur fond de fuite de début de vie.
C'est bien les idéaux de la jeunesse ça..!
Peut-être, oui. Mais je suis encore contente d'en avoir, ça permet de me mettre du coton dans les oreilles quand tout autour les discussions deviennent chiantes, plates et tellement...factuelles. Parce que oui les pressions sont tellement imposantes que mes cuisses se couvrent de bleus, sans raison, en prévention. Je devrais être en état d’alerte, les yeux fixés sur les menaces imminentes. Cependant les seules visibles n’émanent que de moi. Je ne vais pas me dénoncer, il reste du temps à trouver puis à remplir, j’endors la sentinelle en lui demandant du feu, et je passe mon chemin. Vers la douceur. 
Je plonge les mains jointes dedans, sans aucune retenue parce l'élan vient du coeur, là même où c'était froissé, et même si je sais que tout peut s'effondrer à nouveau, pour l'instant je n'ai que ça comme ligne directrice, ce fil fragile comme un cheveu perdu sur l'oreiller, ce cheveu qui prend feu et c'est tout mon être qui s'emballe. Ca fait du bien de revenir à la maison.
Ensuite je serre ta main, vers la douceur.





1 commentaire:

S. Coffee Stories a dit…

On nous parle de l'adolescence et de ses problèmes, de ses angoisses. On nous parle de la vie d'adulte et de ses contraintes, de la crise de la quarantaine et de ce genre de conneries... Mais tout le monde semble avoir oublié cet âge où on n'est ni ado ni adulte, cette étroite transition entre le gamin et le vieillard. Cet âge où il faut trouver sa place dans le monde et dans sa tête. 22 ans.