mercredi, juin 1

« s'émouvoir instantanément de tout pour ne s'occuper durablement de rien »

30 mai, après-midi: C’est toujours entre les stations Simonis et Beekant que ça me tombe dessus, ou plutôt que ça se pose à côté de moi, cette espèce de, de, « spleen » ? mot trop usé sous ses grands airs maudits, mais c’est exactement ça. Posé comme un petit chat endormi. C’est toujours entre ces deux putains de stations que je remets tout en doute, que plus rien n’est sûr, que le pont se brise, que le wagon déraille, qu’un bébé hurle. Souvent la luminosité me crève les yeux mais je regarde dehors quand même. Les tags délavés les chats qui s’équilibrent sur le chemin de fer les fenêtres grises les balcons envahis le soleil qui perce les corbeaux qui surveillent, la piste d’athlétisme vide, ennuyeuse, les souvenirs du cours de gym que je chasse d'un battement de cils, le métro avance alors moi aussi.

Puis il y a cet immeuble en construction, depuis longtemps déjà. Le métro s’arrête juste à côté, une dizaine de mètres au dessus du niveau de la rue. L’été passé je regardais le trou énorme en me disant que ça ne suffirait pas à m’enterrer. Puis les ouvriers sont arrivés, les échanges de regards et les bonjours stupides (les ouvriers aiment bien les blondes). Le métro repartait et je souriais malgré moi. Mais les ouvriers aiment toutes les femmes.

Maintenant il ne manque que les portes et les fenêtres. Et les histoires. J’ai envie de bouger, toujours. Mais bien sûr j’ai pas les couilles, seulement la lâcheté, les regrets de ne pas avoir tourné avant, de me demander ce que je fais là, dans cette perspective d’avenir qui ne me plaît pas. Mais je continue, l’habitude et la douceur du quotidien, de certains visages. Bientôt les locataires mettront des stores et je ne verrai plus rien, des ombres de vie possibles, manquées. Je ne m’étonne plus de la tristesse des transports en commun. C’est l’endroit idéal pour réfléchir à soi, par projection, par ennui, à cause de l’Ipod en aléatoire, à cause d’un parfum entre deux ouvertures de porte, à cause de conversations attrapées au vol, du manque d’air. J’ai toujours envie de partir. L’ennui c’est que je ne peux pas partir sans moi.

Puis la mise au point se resserre sur la vitre du métro, sale pute nique ta mère gravé en relief sur le plexi, juste sous mes yeux. Et je me dis bien fait pour moi.

1er juin, matin: des cauchemars, des hallucinations trop réelles qui laissent un sentiment d'impuissance à cinq heures trente du matin, impuissance car ne pas arriver à retenir/faire revenir les voix trop connues, les visages dessinés; la réalité du matin, les absences, les absences qui étaient là il y a encore quelques minutes; la déception d'y avoir cru, d'avoir vécu autre chose ailleurs; les tentures fermées, les draps trempés, le premier tram qui passe. L'incompréhension délicate des temps et lieux, le flou, les gestes fictifs imprimés sur la peau quand même. Les sens n'oublient rien, les yeux font bien semblant.
Essayer de se rendormir, anesthésier tout ce qui remonte au fond de la gorge.

1 juin, soir: Il faut toujours croire en ses pressentiments. Il faut avoir l’air détaché. Pour rester dans le ton des mots envoyés comme ça, petites flèches en plastique, d’une froideur de mort, d’un conventionnalisme ignoble.



Est-ce qu’on prend l’habitude à ce genre de choses ? Non, bien sûr que non, ce serait trop facile. On a beau se le répéter cent fois, c’est toujours le même désarroi quand ça arrive au milieu des pâtes au jambon. Heureusement que je n’y ai pas cru, je me dis, mais bien sûr que tu y as cru, pauvre idiote, dit la fourchette, tu es une fille, c’est tout, surenchérit le poivrier. Une écervelée qui ne voit le mal nulle part, je pense. Back in the game – get over it. Je ne dois pas être faite pour ça, je dois en demander trop, il vaut mieux que je reste cantonnée dans mon rôle de fille trop saoule qu'on emballe vite fait bien fait quand sa copine ne regarde pas, et dont on se dit qu'elle ne valait rien, pour se rassurer, quand on rentre la queue entre les jambes en promettant de ne plus recommencer. Mais on recommence. La grande ironie du couple. Je suppose qu'il faut jouer tous les rôles au moins une fois dans sa vie, j'attends d'être au milieu du triangle, il me manque ce dialogue là pour achever mon film, celui où je tiens le rênes et je tire les ficelles à coup de mensonges standards et efficaces. Mais je sais bien que je resterai toujours en périphérie, j'ai pas le coeur à ça.
Le rôle de celle qui n'accepte pas les verres le lendemain m'allait bien, aussi, je le garde. Ces vers de malheur qui laissent monter les vagues et te font boire la tasse, en fin de compte. Les nouvelles égratignures viennent rafraîchir les autres, un reproche en amène un autre, et c'est un peu le bordel sur la table, les déceptions viennent rouler sur les assiettes et je me regarde mener un procès contre moi même, faire une montagne d'un caillou dans une chaussure, écrire un livre inutile à propos d'une demi page de calendrier, d'un truc pas vraiment commencé. C'est juste d'avoir cru que ça aurait pu être salvateur. Comme si, comme si...

Dans l’essai, l’erreur c’est moi. C’est l’amour propre qui en prend un coup, "if dignity was money, i could maybe buy a soda", c’est les convictions qui se renforcent, c’est l’errance qui revient, c'est des histoires éclaires qu’on classe, avec la sensation (et le souvenir) d’avoir été baisée et la lassitude d'avoir à recommencer. Plenty more sharks in the sea.



6 commentaires:

Anonyme a dit…

Tu vaux mieux que ça Mar!

Marine a dit…

aha merci, c'est gentil,
(même si je n'y crois pas trop, enfin disons plutôt que ce n'est pas ça le problème)

Anonyme a dit…

Nom d'un chien le Tetris!

Marine a dit…

http://www.topjeuxflash.com/jeu-flash-flash/jeu-flash-tetris,1155_7.html

Anonyme a dit…

Ça m'émeut durablement pour instantanément m'occuper de nous...

Sarah a dit…

'C’est l’endroit idéal pour réfléchir à soi, par projection, par ennui, à cause de l’Ipod en aléatoire, à cause d’un parfum entre deux ouvertures de porte, à cause de conversations attrapées au vol, du manque d’air. J’ai toujours envie de partir. L’ennui c’est que je ne peux pas partir sans moi.' ça me fait toujours ça les transports en commun. Le métro. Tram. Et le train. Et le train bordel.
Pendant longtemps j'ai vécu la même histoire en boucle. Les protagonistes changeaient juste de prénoms régulièrement. Mais c'était la même histoire. Avec toujours la même fin. Les mêmes larmes. Le même goût d'amertume sur les lèvres. Le goût de la tristesse mêlé à celui de la honte.
Je te promet qu'il y a d'autres horizons. D'autres choses à vivre. D'autre refrains moins assassins.